2.
Winter s’attarda dans l’entrée. Il n’avait pas allumé la lumière. Angela serait là d’ici une heure, peut-être même avant.
Combien de temps avait-il vécu ici ? Dix ans ? Cela faisait-il vraiment dix ans ? Oui, quelque chose dans ce goût-là. Combien de gens avait-il laissé entrer dans son appartement pendant ces dix années ? Il ne voulait pas y penser. Il aurait sans doute pu les compter sur ses doigts.
Il traversa l’appartement faiblement éclairé par les lumières de la ville. L’une de ses dernières errances dans la douceur de la solitude. Il sourit. Bientôt il lui faudrait enjamber un océan de dessous éparpillés. Un bas de femme jeté sur l’accoudoir du divan… Il connaissait Angela. « Tu as besoin d’un peu de désordre dans ta vie », avait-elle dit. « Tu m’apportes le chaos. » « Il était temps. »
Il serait obligé de pousser ses affaires de rasage sur la tablette de la salle de bains. Dans un coin, un tout petit coin, à côté de tous les flacons bizarres qu’elle y entasserait.
Et si elle avait dit non… Il avait pensé cela, encore récemment. Si elle en avait eu marre, tout simplement…
Les tramways circulaient en bas, sur la place Vasa. Le mur opposé aux grandes fenêtres du séjour était blanc dans la lumière du soir. Un bouton rouge allumé sur la chaîne stéréo… Winter s’en approcha et prit le coffret de Springsteen que son ami de Londres, le commissaire Steve Macdonald, lui avait envoyé à l’automne, à grands frais. Tout ça pour que Winter pense au prix qu’avait coûté l’expédition de ce colis et qu’il écoute les disques en conséquence, le plus sérieusement possible. Winter aimait le jazz ; Steve Macdonald acceptait cet état de fait, mais il avait néanmoins résolu de lui ouvrir les yeux sur tout ce qu’il avait raté au cours de son adolescence protégée, passée en la seule compagnie de John Coltrane.
Étrangement, Winter écoutait encore plus de jazz maintenant qu’il avait aussi commencé à écouter du rock. Du coup, il percevait d’autres nuances chez Coltrane, une noirceur inédite. À sa grande surprise, il avait aussi découvert des choses qui lui plaisaient chez ces musiciens de rock, avec leur côté simple et basique. C’était peut-être ça. La simplicité.
En vieillissant, on aspire à la simplicité. Je vieillis. Très bientôt, j’aurai quarante ans. Un âge canonique. Je ne suis peut-être pas un homme simple, mais je peux encore apprendre. Ou alors j’ai toujours été une âme simple. Angela l’a vu. C’est pour ça qu’elle m’a choisi, parmi dix mille autres.
Il glissa le quatrième disque du coffret dans le lecteur et appuya plusieurs fois sur la télécommande jusqu’à arriver à la piste n° 10, son morceau préféré au cours du mois écoulé, ou du moins depuis que la décision avait été prise. I’m happy with you in my arms, I’m happy with you in my heart, happy when I taste your kiss, I’m happy in love like this. La petite vie. Angela avait compris. Peut-être allait-il trouver le bonheur.
La ballade emplit l’appartement pendant qu’il se déshabillait, happy baby, come the dark, il entra dans la douche et ne pensa plus à rien. Il entendit la musique à travers le bruit de l’eau, coupée par la sonnerie de la porte d’entrée et le vacarme lorsqu’Angela ouvrit à l’aide de sa propre clé.
Lars Bergenhem roulait sur le pont d’Älvsborg. Les bourrasques malmenaient sa voiture. Il était en congé et, dans le tunnel, il se demanda ce qu’il foutait là. Dans ce tunnel. Dans sa voiture. Il aurait pu être chez lui en train de regarder dormir sa fille, qui avait deux ans. Ça lui était déjà arrivé. Ada dormait et il la regardait. Il aurait pu regarder Martina en train de récurer la cuisine après le dîner d’Ada. Il aurait pu la récurer lui-même.
Cela avait commencé comme d’habitude. Par un mot que ni lui ni elle ne comprenaient. Après l’endormissement d’Ada, le silence avait pris de telles proportions qu’il n’avait pas trouvé la force de chercher une parole susceptible de dédramatiser la situation. Il était enquêteur de métier, mais là, c’était au-dessus de ses compétences. Il était un detective, mais pas un detective of love. C’était quoi, ça ? Le titre d’un morceau ? Detective of love ? Elvis Costello ? Watching the detectives. Tenir les détectives à l’œil.
Il bifurqua à hauteur de Frölunda Torg et prit vers le nord. Chemin du retour. Il avait déjà fait cette excursion, mais c’était il y a longtemps.
Tout allait bien. L’inquiétude qui l’avait longtemps taraudé, et qu’il avait crue disparue, était-elle revenue ? Était-ce lui ? Était-ce lui, ou Martina ? Ces mots-là, que personne ne voulait entendre. D’où venaient-ils ? C’était comme la migraine.
La maison du lotissement lui parut accueillante lorsqu’il sortit de la voiture. Accueillante. Bien plus de lampes allumées qu’il n’en fallait.
Martina était à la cuisine devant une tasse de thé. Elle avait pleuré. Il se sentait coupable. Il devait dire quelque chose.
— Ada dort ?
— Oui.
— C’est bien.
— Quoi ?
— Qu’elle dorme. Ada.
— Ça va pas, non ? Tu t’en vas, et puis tu reviens, l’air de rien, comme s’il ne s’était rien passé.
— Et alors ? Il s’est passé quelque chose ? Que s’est-il passé au juste ?
— C’est toi qui me le demandes ?
— C’est moi qui ai commencé ?
Elle ne répondit pas. Elle gardait la tête baissée, mais il savait qu’elle pleurait à nouveau. Il avait deux options. Dire quelque chose de sensé, ou alors se lever, reprendre la voiture, retraverser le pont.
— Martina…
Elle leva la tête.
— On est fatigués tous les deux, dit-elle.
— Ah bon ? C’est donc ça ? Je croyais qu’on était censés être en forme, contents, en train de préparer Noël. Ada a commencé à coll…
Elle baissa la tête.
Il cherchait des mots. Le tic-tac de l’horloge au mur était plus fort qu’avant.
— Alors ? Ça va continuer comme ça jusqu’à ce que je reprenne le service ?
Elle marmonna quelque chose.
— Que dis-tu ?
— Tout ne se résume pas à savoir comment ça doit être jusqu’à ce que tu reprennes le service. Faut-il vraiment que tout soit calme et silencieux autour de toi pour que tu aies la force d’être flic ?
— Tu vois ce que je veux dire.
— Bientôt je ne verrai plus rien du tout.
Il se leva, entra dans la chambre d’Ada et regarda la fillette qui dormait, un pouce dans la bouche. Elle ne faisait absolument aucun bruit. Il se pencha vers elle pour guetter sa respiration. Un bruit minuscule lorsqu’elle aspirait l’air par le nez.
*
Ils avaient laissé refluer les paroles mauvaises. Il buvait un café dans le séjour lorsque Martina apparut à la porte de la cuisine.
— Winter va emménager avec Angela, annonça-t-il.
— Pourquoi l’appelles-tu Winter alors qu’il se prénomme Erik ? Les gens ne disent pas « Bergenhem et Martina » en parlant de nous, si ?
— Non, bien sûr… Mais en général, on préfère le nom de famille. Chez nous, c’est comme ça.
— Ça vous facilite les choses parce que c’est moins personnel. C’est ça ?
— Je… En fait, je n’en sais rien.
Martina avait fait la connaissance d’Angela deux ans plus tôt, au moment de la naissance d’Ada. La situation était dramatique, Bergenhem avait disparu, Winter le cherchait partout, et il avait demandé à Angela, en pleine nuit, d’accompagner Martina à la maternité, en ambulance.
— J’espère que ça se passera bien, dit-elle. Il n’y a pas de raison.
Bergenhem était perdu dans ses pensées.
— Quoi ?
— Erik et Angela.
— Oui.
— Où vont-ils habiter ?
— Je ne lui ai pas demandé. Mais bon, a priori elle va emménager chez lui. L’appartement de Winter est plus grand que celui d’Angela.
— Comment le sais-tu ?
Il leva les yeux. Elle souriait. C’était une question innocente.
— Je n’en ai aucune idée, dit-il. Ça me paraissait évident, je ne sais pas pourquoi.
— Ils vont peut-être acheter une maison.
— Je ne peux pas m’imaginer Winter dans une maison.
— Pourquoi pas ?
— Bof… Il fait partie de la ville, je ne sais pas comment dire. Les immeubles, les places, les taxis.
— Je ne crois pas. Il va acheter une vieille maison à Långedrag et s’y installer avec sa famille.
— Tu parles d’une utopie.
— Bientôt l’an 2000, dit-elle. Tout peut arriver.
Je ne suis pas d’accord, pensa Bergenhem. Je ne veux pas que tout arrive. Pourquoi tout ne resterait-il pas pareil à là, maintenant, tout de suite ?
— Il y aura peut-être une pendaison de crémaillère, dit-elle. C’est prévu pour quand ?
— Quoi donc ?
— L’emménagement.
— Avant Noël, je crois.
— C’est chouette, dit Martina. Ça me fait plaisir.